Papy, Papy, raconte moi le COVID-19



Un square quelconque; une métropole occidentale quelconque; décembre 2052; température extérieure 8 ºC; soleil légèrement voilé; indice AL-CONF 35 %, code jaune.
Un vieux monsieur fait sa balade quotidienne, aujourd’hui en compagnie de son petit fils, Tonio venu lui rendre visite.

Papy: Alors tu en es où en ce moment? C’est l’année importante pour toi, avec le baccalauréat, hein?

Tonio: Oui, ça va. Je ne me mets pas trop la pression, encore. J’ai des bons copains dans ma classe. Et puis je n’ai pas choisi la filière la plus difficile. J’aime beaucoup l’histoire.

P: Ah oui, c’est vrai, tu as toujours été passionné.

T: D’ailleurs, on a commencé à étudier les crises sanitaires du début de ce siècle. Toi tu l’as vécue la crise du Covid 19, non? Comment c’était? Tu peux me raconter s’il te plaît papy.

P: Ah, le Covid-19! Quelle époque! ça a tout chamboulé, ou presque…

Mais pas vraiment en bon. Qu’est-ce que tu veux savoir?

T: ben j’sais pas, comment ça a commencé, est-ce que tu as eu peur, comment ça s’est fini et qu’est-ce que ça a changé?

P: Oui tu veux tout savoir quoi? Voyons voir, comment ça a commencé? En fait, depuis plusieurs années, régulièrement il y avait des alertes sanitaires. On avait eu, je ne me souviens pas trop quand c’était ni dans quel ordre, mais la grippe porcine, la grippe aviaire, Ebola, la grippe H5Nl, le SRAS…

T: Le quoi?

P: Le SRAS. ça je me souviens, car on en a beaucoup parlé après, c’était le premier coronavirus. C’était en 2002, et ça s’appelait le Syndrome Respiratoire Aigu Sévère. Cela a débuté en Asie du Sud Est, une épidémie qui a un peu préfiguré celle de 2019-2020; le fameux Covid 19, qui est parti; de Chine, et a peu à peu contaminé toute la planète. Une des premières conséquences, elle a été dans le vocabulaire social. On s’est mis à parler de «gestes barrières», de «distanciation sociale». Dans une société déjà individualiste, c’était pas vraiment un bon signe de parler comme ça, de conceptualiser l’autre comme dangereux, potentiellement contaminant.
Et puis aussi, il faut se remettre dans le contexte, Tonio, à cette époque le fameux GSM, Gouvernement Scientifique Mondial, n’existait pas. Je sais que ça paraît incroyable, mais les pays décidaient eux-mêmes de toute leur politique, y compris sanitaire. Enfin, dans le cadre de l’économie de marché mondialisée. Et comme les pays étaient en compétition sur ce marché mondial, mais comme aussi, ils se tiraient la bourre en terme géopolitique voire idéologique, on a assisté à beaucoup de manipulations. On a vu des pays voler des stocks de masques à d’autres pays, on a vu des détournements de respirateurs…
Bref un peu la jungle, mais entre Etats. Au début la Chine a nié l’épidémie. Et après elle a pris des mesures qui nous sont apparues comme énormes, elle a confiné des millions de personnes. On se moquait presque d’elle, en se disant «Ah quand même, ces communistes chinois, quel autoritarisme!», et quelques semaines plus tard, ben on subissait quasiment les mêmes mesures. Le gouvernement de l’époque a décrété le premier État d’Urgence Sanitaire. Je sais que ça paraît banal maintenant, mais à l’époque…
En tout cas, c’est pas cet État d’Urgence Sanitaire qui a empêché l’incurie du gouvernement dans la gestion de cette crise. On a entendu tout et son contraire en quelques semaines, voire quelques jours. Genre, les masques ne servent à rien, et puis on voit le président de la république inaugurer un nouvel hôpital, avec, j’te le donne en mille, un fameux masque inutile…
L’Organisation Mondiale de la Santé (qui avait bien moins de pouvoir que notre GSM actuel) répétait qu’il fallait tester, tester et tester très largement la population. Mais comme en France, il y avait une pénurie de tests, on disait que ça ne sert à rien…
Et des exemples comme ça, il y en a eu des tonnes et des tonnes.
Tiens par exemple, comme ce ministre du Budget qui lance une cagnotte, un appel aux dons alors qu’il est en charge de l’impôt! Quel renversement! Mais surtout cette crise a montré que l’État depuis des années avait déstructuré l’hôpital public, cherchait des économies de bouts de chandelles, et avait donc préféré une gestion comptable et financière plutôt qu’une gestion à visée de santé publique.
Cette crise est arrivée dans un contexte de grande ébullition sociale, aussi bien au niveau national que quasiment mondial. Le fameux mouvement des «gilets jaunes», dernière expérience insurrectionnelle en France, était encore présent dans tous les esprits et il avait pointé, entre autres, cette disparition des services publics. Sans compter que le secteur de santé en général, et hospitalier en particulier, s’était mobilisé aussi fortement dans les mois et semaines avant la crise sanitaire. Ce mouvement s’était fait, comme tous les mouvements, fortement réprimé. Je me souviens d’un chiffre qui décrit cette situation: le gouvernement n’avait pas de masques, mais avait un stock suffisant de bombes lacrymogènes pour quatre ans…
Tout est dit.

T: Et le confinement, comment c’était?

P: Bah, ça, c’était le Moyen Âge à comparer de maintenant. Un point à noter, c’est que ça a changé fondamentalement le rapport à L’État. En effet, on n’avait pas le droit de sortir, sauf si. Et l’exception, c’était toi qui te la faisais. Tu te donnais une autorisation de sortie, sur papier, que tu signais, etc. Si tu ne l’avais pas, tu pouvais te prendre une amende. Il y a quand même quelque chose de dingue de s’autofliquer comme ça. Je ne dis pas que c’est mieux maintenant avec les puces RFID sous-cutanées obligatoires, et donc les détections automatisées, mais en tout cas on est plus dans cette relation totalement perverse entre l’interdiction et l’autorisation.

T: Et après?

P: Après, c’est là où on a raté quelque chose, je pense!
Pendant le confinement, une grande partie de l’économie s’est sinon arrêtée, en tout cas bien ralentie. Les gens ont commencé à redécouvrir le silence en ville, à revoir le ciel étoilé avec la baisse de la pollution, et même un ciel sans traces d’avions dans le bleu…
On avait chaque jour un décompte morbide du nombre de morts par le Covid, mais très peu de personnes regardaient ce que la vie ralentie protégeait en nombre de vies: baisse des accidents de voiture, baisse des émissions de particules, baisse des accidents du travail, etc. Des gens ont commencé à dire qu’à la sortie du confinement, il ne fallait pas recommencer comme avant. Et comme il y avait un grand ressentiment contre le gouvernement et sa gestion de la crise, plein de personnes disaient, après le confinement on sort dans la rue pour demander des comptes. Le problème, c’est que si l’entrée dans le confinement avait été brutale, du jour au lendemain, la sortie s’est faite peu à peu, et l’État a réussi à rebondir, comme toujours. D’autant plus qu’une partie des personnes qui se mobilisaient continuaient à croire dans le côté «bon» de l’État, sa fameuse main gauche sociale, opposée à sa main droite, la répressive. Et donc, grâce à la peur sanitaire, et avec un petit virage social, l’État en est sorti renforcé. C’est à ce moment qu’on est passé de ce qu’on appelait les démocraties libérales à la démocratie scientifique, que certains nomment démocratie sanitaire ou hygiéniste. En tout cas, c’est l’apogée du règne des experts. Cela avait commencé avant, bien sûr, mais là le con­seil scientifique, qui n’est pas élu et très opaque dans son fonctionnement, décide des plus grandes orientations. Et tu peux toujours voter à gauche ou à droite, ça ne change pas grand-chose, vu que le conseil scientifique reste le même.
Alors qu’il y avait eu une petite fenêtre où on pointait que l’auto-organisation était plus efficace que la gestion de masse étatique. En effet, un certain nombre d’initiatives de solidarité s’était constitué, en direction des SDF, de personnes isolées ou sans papiers, etc. On a même vu dans certains pays, en particulier en Amérique latine, des mouvements populaires prendre les devants et organiser le confinement en lieu et place de l’État. On aurait pu construire là-dessus, mais ce discours s’est perdu dans la demande d’un État fort pour gérer ces crises…
et nous voilà aujourd’hui.

À ce moment, un drone, estampillé police sanitaire, arrive dans le square et par son haut-parleur diffuse ce message: « Avis à la population, avis à la population, l’AL-CONF, l’alerte confinement, vient de passer pour le covid-52 de 35 à 48 %. Donc le code de confinement passe de jaune à orange. Toutes les personnes résidant aux numéros impairs des rues doivent rentrer se confiner dans l’heure qui vient. Tout contrevenant sera désinfecto-taserisé. Je répète: avis à la population .… »

P: allez viens, on a juste le temps de rentrer…

Tuttle


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