Ne pas remonter au créneau ?




En ce début d’année, peu d’individus osaient franchement se souhaiter une bonne année…

Prudence ? Pessimisme ? Fatalisme ? Avons-nous d’autres choix que de ne pas remonter au créneau ?

Nous avons assez de bouteille pour être sûrs d’une chose : se morfondre, se plaindre de la décadence, déprimer et pleurnicher, se diviser entre «emmerdeurs» et «emmerdés», « vaccinés transmetteurs » et « non-vaccinés pandémiques »… Tout ça n’est pas très utile; pas plus que d’attendre la révolution derrière son clavier… La connaissance de notre région, de notre pays, du monde, de l’organisation collective, l’imagination, la curiosité, la lutte des classes et l’écologie sont nos armes…

À notre petit niveau, ça passe parfois par des rencontres, par des découvertes, par des luttes ou du moins ce qu’il en reste et ce qu’on peut en sauver. Nous apprenons à regarder autour de nous avec le désir de progresser toujours. Alors, malgré toutes les réserves et les doutes qui traversent cette époque, nous vous souhaitons chaleureusement une bonne année, la meilleure possible en tout cas. Comme vous le savez, rien ne sert de courir, il ne faut pas mollir ; surtout, ne pas s’en laisser conter ainsi que nous l’explique, ci-dessous, cet article du Monde Diplomatique !


La main dans le pot à bobards

par Pierre Rimbert

 

Le 4 novembre dernier, aux États-Unis, l’une des révélations les plus explosives de la décennie gagnait définitivement le rayon des fake news officielles. Ce jour-là, M. Igor Danchenko, l’une des sources principales d’un dossier décrivant M. Donald Trump comme une marionnette aux mains de M. Vladimir Poutine, était inculpé pour avoir menti au Federal Bureau of Investigation (FBI). Le Kremlin détiendrait des vidéos compromettantes du président américain filmé avec des prostituées dans un hôtel moscovite, avait-il soutenu en 2016 dans un témoignage crucial, précisant aux enquêteurs tenir ce secret d’un associé de M. Trump bien introduit à Moscou. Or, une enquête judiciaire en cours suggère que son informateur était en réalité un proche de Mme Hillary Clinton…

Publié le 10 janvier 2017 par le site Buzzfeed News, le « rapport Steele », ainsi baptisé du nom du compilateur de ces ragots, a inspiré aux publications les plus réputées de la planète des milliers d’articles basés sur le type même de scénario conspirationniste qu’elles se flattent habituellement de réfuter. Sauf que, cette fois, la théorie du complot — M. Trump manipulé par M. Poutine — confortait leurs préjugés (1). L’arrestation de M. Danchenko déboussole la presse libérale. Le document qui a nourri tant d’enquêtes, dont certaines couronnées d’un prix Pulitzer en 2018, reposait sur « des exagérations, des rumeurs et des mensonges purs et simples », admet le Washington Post (5 novembre). Dès lors, « certains reportages publiés sur la question par les médias, dont le Washington Post, se retrouvent mis en doute ». Dit sans ambages, les articles étaient si densément truffés de racontars invérifiés que la directrice de la rédaction a pris la décision extraordinaire d’en récrire a posteriori une douzaine…

Également pris la plume dans le pot à bobards, le New York Times sous-traite son mea culpa à un professeur de journalisme. « La distinction entre ce que les journalistes supposent et ce que nous vérifions correspond souvent à la différence entre la fiction et la réalité », rappelle Bill Grueskin (15 novembre). Dans les deux cas, les rectifications embarrassées n’occupent qu’une fraction infime de l’espace consacré aux fake news du rapport Steele. Si les ultraconservateurs jubilent, très peu de lecteurs progressistes sauront que l’une des affaires les plus commentées du mandat de M. Trump était tout simplement bidon…

En France, leur nombre s’annonce encore plus réduit. Vingt jours après ce Pearl Harbor du journalisme, seuls L’Express (18 novembre) et le site de Paris Match (4 novembre) avaient évoqué le nom de M. Danchenko. Impossible d’incriminer la distraction, tant les éditorialistes parisiens se réfèrent avec déférence au New York Times et au Washington Post. « Les deux quotidiens se sont livré une saine bataille éditoriale tirant largement vers le haut les deux titres en termes de qualité de contenu », s’émerveillait la spécialiste des médias de France Inter, Sonia Devillers (13 mai 2021), qui n’a pas soufflé mot de leur récente déconfiture. On attend avec impatience le verdict des anticomplotistes patentés : à l’heure où nous mettions sous presse, ni les vérificateurs de Libération, ni les décodeurs du Monde, ni l’Observatoire du conspirationnisme, ni l’émission hebdomadaire « Antidote » sur France Inter n’avaient commenté l’affaissement du plus gros soufflet complotiste de ces dernières années.

Pierre Rimbert

1 Lire Serge Halimi et Pierre Rimbert, « Tchernobyl médiatique », Le Monde diplomatique, mai 2019.

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