Le scandale de la viande, enquête de la revue «Médor»


Veviba, la viande à Bastogne, une histoire dans la province, des intérets dans celle d’à côté  dans une enquête approfondie de Médor que nous vous livrons ici.


La veille de la Saint-Nicolas 2018, un boucher prénommé Danny a pointé sa longue carcasse à l’heure dite au commissariat de Marche-en-Famenne, situé rue Notre-Dame de Grâces. Il avait apporté avec lui une expérience de 30 ans dans un magasin chic de Bruxelles puis à l’abattoir de Bastogne, contrôlé par la famille Verbist, un des trois plus grands producteurs de viande du pays. L’histoire ne dit pas si Danny était vêtu d’une tunique blanche ou bleue ou ni s’il pleuvait ce jour-là, mais ses déclarations ont été tranchantes comme des couteaux. Avec ses galons d’ancien responsable de l’atelier de découpe, proche de la direction, il régla ce jour-là le compte des sociétés Veviba et Gibier d’Ardenne, deux filiales du groupe Verbist, qui fournit Delhaize, Colruyt, Carrefour ainsi que 30 % du marché belge. Son réquisitoire a chamboulé l’estomac des policiers.

« Les sacs sous vide étaient gonflés comme des ballons de foot, tellement le civet avait fermenté. »

Danny, le boucher raconta que le patron de Gibier d’Ardenne demandait de truquer les palettes bientôt arrivées à la limite de consommation. Des sacs sous vide « gonflés comme des ballons de foot » tellement le civet avait fermenté. La consigne? Retarder la date de péremption. « Colruyt commandait 55 tonnes de gibier, témoigne notre boucher, et le boss exigeait de dégeler, découper et recongeler avec l’étiquette « Pologne » alors que, j’en suis sur, la viande venait d’Espagne, ou elle est de mains bonne qualité et moins chère. » Un client iranien ne jurant que par les ho­ vins mâles, religion oblige, aurait reçu de la vache dont les étiquettes « no good » avaient valsé. Un jour, Delhaize aurait réceptionné des aiguillettes Meritus – un label de qualité composé le plus souvent de Blanc bleu beige – qui n’en étaient pas. « La direction de Veviba m’assurait qu’elle préférait payer 500 euros d’amende plutôt que d’écouler ces produits sous forme de brochettes », beaucoup moins rentables.

La justice luxembourgeoise a recueilli d’autres dépositions colorées. Au menu, aussi, de la fraude sociale chronique et une facilité déconcertante à déjouer les contrôles de l’Agence fédérale pour la sécurité alimentaire (AFSCA), née suite au scandale du poulet à la dioxine de 1999. « Moi aussi, j’ai subi les pressions de mes patrons afin de valoriser au mieux les marchandises stockées dans le congélateur de Bastogne, souffle un collègue de Danny. Il m’est délicat de vous parler, je ne veux pas d’ennuis. J’ai dit ce que j’avais à dire à la police. » II a été viré en décembre 2015. Neuf mois plus tard, en 2016, les autorités du Kosovo ont signalé à la Belgique la réception d’un colis suspect, comportant de la viande avariée vieille de douze ans, fournie par Veviba (la contraction de Verbist, viande et Bastogne). C’est le point de départ d’un scandale alimenté par la panique, les règlements de comptes et l’appétit de pouvoir.

L’AFSCA est un État dans l’État, doté d’une police et de 1 300 contrôleurs a priori intransigeants sur l’hygiène alimentaire.

Le 27 septembre 2016, les autorités sanitaires kosovares l’avertissent de la saisie du lot de viande manifestement antidaté, en provenance de !’abattoir Veviba de Bastogne. Début octobre, un agent de l’AFSCA débarque à Pristina, la capitale de cette ex-République yougoslave. Il faut éviter l’incident diplomatique. Le client kosovar, un commerçant de la ville de Prizren, est très remonté. Les Verbist père et fils en savent quelque chose. Louis, le paternel, qui dirige le groupe au départ de son fief flandrien d’Izegem, plonge alors dans la pire crise financière de son existence. Parachuté à Bastogne il y a quinze ans pour y faire fortune, le fils Diederik Verbist reçoit, lui, des menaces physiques insistantes en provenance du Kosovo. Dans la filière viande, on ne fait pas dans la dentelle…

Dès le 12 octobre 2016, le contrôleur de l’AFSCA boucle sa mission kosovare avec un rapport alarmiste sur la politique d’étiquetage chez Veviba. Le brûlot est transmis au parquet judiciaire de Neufchâteau, où l’affaire semble prise au sérieux : elle est mise à l’instruction. Aucune allusion dans la presse. On se dit que la justice belge va pouvoir travailler dans le calme.

Sur le vaste parking de Veviba, l’AFSCA est chez elle. Quatre places lui sont réservées. Mais, malgré l’alerte donnée au Kosovo, elle ne mettra en place aucun dispositif particulier pour renforcer la surveillance sur ce site : en 2016 et 2017, un seul check global annuel, deux contrôles de suivi et une vérification dite « élargie », menée de nuit par une « équipe spéciale ». Pour le reste, l’agence de sécurité alimentaire attend passivement que la justice avance — cela doit changer à l’avenir, a juré le gouvernement. Elle se fie aussi à la procédure d’autocontrôle, que la Cour des comptes considère pourtant comme un leurre. « De toute manière, confie Danny, le spécialiste de la découpe, nous étions toujours avertis, la veille, des contrôles inopinés. On avait le temps de faire disparaître ce qui devait l’être et de refermer certaines portes. »

« T’emmènes mes bêtes là où on te l’dit, OK ! »

– Matthias Schoenaerts, alias Jacky Vanmarsenille, dans Rundskop/Tête de Bœuf.

Au nom de ses collègues vétérinaires assistant l’AFSCA dans les abattoirs, Ludo Muls, cheville ouvrière d’un syndicat indépendant réputé critique quant à l’efficacité de la chaîne de contrôle, utilise une formule imagée pour décrire leur mission : « Pour les vétérinaires souvent inexpérimentés et sous-payés appelés en renfort devant les grandes installations d’abattage, le flux à contrôler lorsqu’un camion à bétail libère ses portes s’apparente à ce que doit ressentir une poignée de stewards confrontés à l’envahissement d’une pelouse de football. Dans la mêlée, s’ils ont l’occasion de repérer une anomalie, un animal qui aurait été bourré d’antibiotiques, ils doivent le consigner dans un carnet qui n’a rien de confidentiel. De jeunes femmes vétérinaires m’ont rapporté qu’à même le parking, elles étaient traitées de putes par des chauffeurs faisant deux fois leur carrure. » De quoi rappeler la première scène du film Rundskop, inspiré de la mafia des hormones qui a sévi il y a vingt ans dans le milieu de l’élevage belge, et fatal à l’inspecteur vétérinaire Karel Van Noppen.

On y voit l’acteur anversois Matthias Schoenaerts, incarnant un fils d’agriculteur éreinté par la surproduction, agresser bestialement un autre maillon de la chaîne de vente: « Dis-moi, c’est vrai ce qu’on raconte ? Tu dis à tout le monde que tu veux plus de nos vaches ? (S’ensuit une belle baffe.) T’emmènes mes bêtes là où on te le dit, OK? » (Cinq autres doigts dans la figure.)

Tous à Liège

Au printemps 2017, l’entreprise Veviba résiste encore à l’onde de choc. Le Kosovo? Loin des yeux. La preuve : en mars, l’administrateur délégué Diederik Verbist reçoit la « Gazelle de l’exportation », une récompense attribuée par l’hebdomadaire économique Trends-Tendances dans la catégorie des grandes entreprises. En cinq ans, le chiffre d’affaires de Veviba a augmenté de 29 % alors que la consommation de viande a diminué à l’échelle du pays de plus de 10 %. La société abat 32 000 bêtes par an et emploie 65 équivalents temps pleins. À Bastogne, le fief de l’ancien président du cdH Benoit Lutgen, elle est copropriétaire de l’abattoir local modernisé, en partenariat avec l’intercommunale ldelux. Elle s’affiche comme l’un des plus gros employeurs de la province, contrôle aussi l’abattoir de Rochefort et dispose d’un soutien précieux de la Société de gestion et de participations (Sogepa), le bras financier de la Région wallonne.Luxembourg? Avant d’être forcé à quitter son poste de ministre wallon de l’Économie, à la mi-2017, éjecté par son petit partenaire cdH, le socialiste liégeois Jean-Claude Marcourt fait actualiser une étude de la Sogepa sur « Le secteur de la viande en Wallonie ».

La firme de consultance française Blezat Consulting semblait assez costaude pour réaliser ce boulot de mise à jour: elle a pignon sur rue. Mais Marcourt et la Sogepa lui associent un coauteur, une petite société wallonne, AWDN & Partners, qui n’a ni site internet ni références. Son gestionnaire unique ? Une connaissance de la maison :

Alain Depinois, qui a été expert auprès de divers ministres socialistes, de José Happart à Jean-Claude Marcourt. S’agit-il d’exercer un contrôle politique sur les recommandations de ce document stratégique?

L’étude est en tout cas une ode à la constitution de pôles intégrés d’abattage, de production et de distribution de viande. Qu’importe si une telle concentration complique le contrôle sanitaire. Avec emphase, l’étude annonce « une grande surprise» : l’arrivée d’un « nouveau leader en Wallonie », opérant au départ de la région liégeoise.

Le petit consultant « indépendant » ne s’est pas trompé. Veviba/Bastogne voit débouler un concurrent de poids : le pôle Viande de Liège, aussi nommé Belgian Meat Partners, dans lequel s’unissent, pour le meilleur et pour le pire, un avocat flamand spécialisé dans le rachat de petits abattoirs, un lobbyman adepte de la grande taille et des acteurs secondaires de la filière bovine ou porcine, parmi lesquels la députée libérale Caroline Cassart-Mailleux et, comme l’un des plus gros employeurs de la province, contrôle aussi l’abattoir de Rochefort et dispose d’un soutien précieux de la Société de gestion et de participations (Sogepa), le bras financier de la Région wallonne.

De 2013 à 2017, cette très politisée Sogepa, dont le siège est à Liège, a cassé son cochon en prêtant 5,5 millions d’euros au groupe Verbist, qui renforce tout doux sa position dominante au sud du pays. Cela finit-il par inquiéter les forces vives liégeoises, qui aimeraient voir un pôle géant de la viande chez eux plutôt qu’en province de Luxembourg ? Avant d’être forcé à quitter son poste de ministre wallon de l’Économie, à la mi-2017, éjecté par son petit partenaire cdH, le socialiste liégeois Jean-Claude Marcourt fait actualiser une étude de la Sogepa sur « Le secteur de la viande en Wallonie ». La firme de consultance française Blezat Consulting semblait assez costaude pour réaliser ce boulot de mise à jour : elle a pignon sur rue. Mais Marcourt et la Sogepa lui associent un coauteur, une petite société wallonne, AWDN & Partners, qui n’a ni site internet ni références. Son gestionnaire unique ? Une connaissance de la maison : Alain Depinois, qui a été expert auprès de divers ministres socialistes, de José Happart à Jean-Claude Marcourt. S’agit-il d’exercer un contrôle politique sur les recommandations de ce document stratégique ? L’étude est en tout cas une ode à la constitution de pôles intégrés d’abattage, de production et de distribution de viande. Qu’importe si une telle concentration complique le contrôle sanitaire. Avec emphase, l’étude annonce « une grande surprise » : l’arrivée d’un « nouveau leader en Wallonie », opérant au départ de la région liégeoise.

Le petit consultant « indépendant », ne s’est pas trompé. Veviba/Bastogne voit débouler un concurrent de poids : le pôle Viande de Liège, aussi nommé Belgian Meat Partners, dans lequel s’unissent, pour le meilleur et pour le pire, un avocat flamand spécialisé dans le rachat de petits abattoirs, un lobbyman adepte de la grand taille et des acteurs secondaires de la filière bovine ou porcine, parmi lesquels la députée libérale Caroline Cassart-Mailleux et son frère éleveur. Ensemble, ce cartel d’opérateurs disparates s’apprête à reprendre les activités et les installations liégeoises de la famille Derwa, rivale historique du clan Verbist. Les Derwa sont en fin de cycle, gênés par la rouille de leurs installations et de désagréables contrôles sanitaires. En juillet 2017, par exemple, l’AFSCA invoque des soucis d’hygiène justifiant la fermeture de la Vieille Abbaye, l’un des fleurons de la viande liégeoise appartenant aux Derwa, qui fabrique des charcuteries à Jupille. Pas bon, ça, pour les Liégeois.

Mais à peine nommé au poste de ministre fédéral de l’Agriculture, exerçant la tutelle sur l’AFSCA, le néophyte libéral Denis Ducarme va court-circuiter l’agence de sécurité alimentaire sur ce dossier sensible. Il fait stopper la procédure de retrait d’agrément. À l’époque, cette petite intervention passe inaperçue. Six mois plus tard, Denis Ducarme sera accusé d’avoir orienté le match entre Liégeois et Bastognards en favorisant le pôle Viande de Liège, au sein duquel on retrouve donc sa collègue de parti Cassart-Mailleux.

UN THÉ À PÉKIN

Liège se restructure, Bastogne tremble. Fin 2017, les ennuis se profilent. « Dans tout le secteur de la viande, observe un petit éleveur qui préfère garder l’anonymat, par peur de représailles, le dumping social est devenu aussi intensif que dans la construction ou le transport. C’est gênant, tout de même, des ouvriers chargés de la découpe, obligés de respecter des consignes d’hygiène et qui ne comprennent rien à rien. » Chez Veviba, la rumeur a enflé. Des ouvriers polonais, des employées bulgares prestent dix ou onze mois, puis quittent un moment la région pour conserver leur statut de travailleurs détachés, quasi défiscalisés.

Les cadres dirigeants, eux, roulent dans des voitures immatriculées au grand-duché de Luxembourg, où les Verbist ont fixé leur holding faîtière (Business Partners Ober-wampach, BPO). Foutues fêtes de fin d’année pour Diederik Verbist. L’année précédente, il y avait eu cette plainte du Kosovo, heureusement inoffensive, mais voilà l’inspection sociale qui frappe à sa porte. Ces contrôles-là, très concrets, augurent de vrais problèmes.

« C’est gênant, tout de même, des ouvriers chargés de la découpe, obligés de respecter des consignes d’hygiène et qui ne comprennent rien à rien. »

— Un petit éleveur à propos du dumping social

Fin janvier 2018, Diederik Verbist et sa compagne Sandrine Guillaume, responsable des marchés d’exportation chez Veviba, embarquent malgré tout pour Pékin. Par hasard, le couple a appris que le ministre de l’Agriculture Denis Ducarme s’attaquait à leur nouvel éden : le marché chinois, où les consommateurs agrémentent désormais leurs nouilles sautées de bon bœuf riche en protéines. Les producteurs belges peinent à écouler leurs marchandises ; les nouveaux riches chinois ont du mal à se fournir en viande rouge. Cela peut matcher. Sauf que la crise de la vache folle affole encore l’empire du Milieu. Cette « encéphalopathie spongiforme bovine », qui s’est développée en Europe au début des années 2000, obsède la Chine. Pour donner une chance aux exportateurs belges, Ducarme a donc monté une mission économique, avec dans ses bagages l’AFSCA et ses experts censés s’installer sur le sol chinois pour rassurer le peuple.

Le lundi 29 janvier, d’après l’envoyé spécial de La Dernière Heure, « Denis Ducarme engrange une accélération inattendue ». À Pékin, il a rencontré son homologue chinois les yeux dans les yeux. Leur plan prévoit que la Chine viendra inspecter notre secteur bovin avant — qui sait ? — d’accueillir sur son sol une antenne de la rassurante AFSCA. Cocorico ! De son côté, Veviba se montre plus concret encore. Le couple Verbist-Guillaume signe deux mémorandums d’entente (des pré-contrats) avec des clients privés chinois.

UN MINISTRE EXPÉDITIF

Un petit incident oppose, en présence de témoins, la compagne de Verbist et le ministre Ducarme. Celui-ci se voit reprocher de manquer de professionnalisme, de snober les firmes qui l’ont accompagné en mission exploratoire. Il prend la mouche face à ces critiques. Le lendemain, Denis Ducarme, Diederik Verbist et Sandrine Guillaume s’expliquent devant une tasse de thé dans un bel hôtel pékinois. Le souci de susceptibilité semble réglé. « Mais vous pensez que j’étais en voyage privé avec Mme Verbist ? », demande aujourd’hui le ministre sortant de l’Agriculture, quand on l’interroge sur ce sentiment de « mise à l’écart » des Bastognards. Denis Ducarme met fin à notre interview en 2 minutes et 21 secondes. « Non, je n’ai pas choisi les firmes qui sont venues en Chine. Non, je n’étais pas au courant de la plainte du Kosovo qui visait Veviba. Pour le reste, c’est fini. […] J’ai déjà expliqué tout ça. […] Vous allez prendre vos petites affaires et rentrer chez vous pour étudier votre dossier. » Farouche le ministre, qui n’aime plus parler de « tout ça ».

Dans Vers L’Avenir du 28 février 2018, le ministre Ducarme se targue d’avoir réussi « à accélérer les exportations belges » avec l’appui de l’AFSCA. Le ministre libéral aurait demandé à Veviba de conter ses aventures chinoises à la presse. « Cela fait dix ans que je tente d’exporter du boeuf en Chine, déclare Sandrine Guillaume à la journaliste qui lui tend la perche. Ce qui nous manque, ce sont les accords sanitaires. » L’arrivée de l’AFSCA à Pékin ? « Je n’attends que cela. Ce serait une bouffée d’air. » Mais le même jour, chez Veviba à Bastogne, voici l’AFSCA qui débarque, avec la police judiciaire : « Je suis juge d’instruction, indique le magistrat Thierry Maes. Ceci est une perquisition. » Un an et demi après la plainte du Kosovo, la justice et l’AFSCA se réveillent. Pendant ces longs mois, la chaîne d’emballage de Delhaize, la seule firme de distribution à disposer à Bastogne d’une structure intégrée, a sans doute englouti des morceaux de viande dont le contrôle n’était pas optimal.

Lors de cette visite policière du mercredi 28 février 2018, le CEO Diederik Verbist aurait eu une attitude condescendante envers les enquêteurs. S’était-il à ce point habitué aux contrôles vite faits ? Le 1er mars, la police et surtout l’AFSCA reviennent en force dans le congélateur. Le château de palettes s’écroule. Quelque 70  % des échantillons contrôlés ces jours-là (138 sur 200, parmi les 2 000 palettes gelées) sont déclarés non conformes aux règles sanitaires. Le 7 mars, Veviba se voit retirer son agrément de production et de stockage, et le scandale éclate dans la presse. Le même jour, le ministre MR Ducarme réunit à son cabinet bruxellois les pontes du secteur de la distribution (Delhaize, Colruyt, Carrefour et tutti). Il leur aurait recommandé de fuir les Verbist. Au même moment, il écarte en douce son conseiller de cabinet Benoît Cassart. En charge des dossiers liés à la filière viande, lui-même exportateur de sperme bovin, il est le cousin de Caroline Cassart-Mailleux, la députée liégeoise. Cette proximité familiale apparaîtrait soudain gênante aux yeux de Denis Ducarme, qui craint le conflit d’intérêts… La famille Cassart-Mailleux milite pour Liège ; Bastogne en prend plein la figure.

En quelques heures, c’est la panique dans tout le rayon viande.

Aux élections européennes du 26 mai dernier, Benoît Cassart n’était plus candidat sur la liste du MR, comme en 2014, mais sur celle de DéFi. Interrogé par Médor, il préfère ne plus commenter son éviction du cabinet Ducarme. À chaud, au printemps 2018, il avait avoué ne pas la digérer.

En quelques heures, à partir du 7 mars 2018, c’est la panique dans tout le rayon viande. Le consommateur si focalisé sur le prix d’achat ne sait plus où s’alimenter. En cause, la nervosité du ministre, le coup de sang des firmes de grande distribution et les amalgames de la presse. En quelques semaines, les journaux écrits et télévisés vont mixer le vieux bœuf Veviba du Kosovo, repéré en 2016, le saucisson de jambon de Derwa, comportant de la viande pour animaux, saisi en 2017, et les bouts de carcasses retirés du marché à la suite des découvertes bastognardes de mars 2018. D’un coup, c’est comme si notre viande rouge était devenue brunâtre.

Or, la plupart des observateurs sondés par Médor sont unanimes : même si la gestion du congélateur et l’étiquetage chez les Verbist de Bastogne semblent justifier l’enquête judiciaire en cours, les risques directs pour la santé restent très limités. Selon l’ancienne et l’actuelle direction de Veviba, la firme Delhaize, qui l’attaque au tribunal pour préjudice à sa réputation, aurait écoulé, après la crise, l’essentiel de ce qu’elle avait commandé…

COCHON CASSÉ

Du côté de la Sogepa, le bras financier wallon, c’est aussi la panique. Au Parlement, le lundi 12 mars 2018, le ministre fédéral Denis Ducarme a fait voler en éclats la présomption d’innocence en traitant les Verbist de « mafieux » — ceux avec qui il avait pris le thé un mois plus tôt. Diederik Verbist est grillé. Il finira par s’exiler aux Pays-Bas, travaillant aujourd’hui pour le groupe concurrent Vion. Cela arrange-t-il les partisans du pôle liégeois ? Peut-être. Mais la Sogepa, et donc la Région wallonne, se retrouve en 2018 avec une créance de près de 4 millions sur les investissements passés dans Veviba. À un an des élections, la colère des petits éleveurs fait aussi grimper la pression politique de plusieurs crans : les fermiers ne savent plus à quel abattoir envoyer leur bétail. Or le cdH, le MR et le PS se disputent âprement cette précieuse clientèle électorale, notamment en province de Luxembourg. Il faut donc rassurer le monde agricole.

La Société wallonne de gestion et de participations, c’est bien connu, ne bouge pas un pion sans en référer aux états-majors politiques. Pour les abattoirs, comme avant ça pour l’acier ou la Formule 1, le cdH et surtout le PS gardent la main sur l’institution financière. Deux anciens conseillers du ministre liégeois Jean-Claude Marcourt, pourtant éjecté du gouvernement wallon, tirent les ficelles en coulisses. Tiens, tiens, le coauteur de l’étude dite indépendante sur la filière viande, Alain Depinois, se sent décidément mobilisé par l’enjeu. Mandaté par la Sogepa, il veille à transmettre les clés des Abattoirs intercommunaux de Liège-Waremme, occupés jusque-là par les Derwa, au nouveau pôle Viande de Liège, en allant jusqu’à privatiser l’outil. Le consultant Alain Depinois est partout, tel un véritable lobbyman, assisté dans l’ombre par une chef de cabinet adjointe du ministre Marcourt, recasée à la Sogepa pour surveiller le dossier stratégique des abattoirs.

PORSCHE TURBO

La Sogepa envoie un manager de crise à Bastogne, dès mars 2018, pour défendre ses intérêts. Encore un Liégeois : Christian Kerkhofs, qui a de vagues racines dans l’agriculture et n’a jamais vraiment dirigé une société en bonne santé. L’homme d’affaires roule dans une Porsche turbo immatriculée au Luxembourg, ce qui détonne un peu sur le parking clairsemé de Bastogne. Sait-il au juste ce qu’on attend de lui? Qui le guide dans ses démarches pour sauver Qualibeef, le nouveau nom de Veviba ? Cela reste nébuleux. Est-il placé là pour enterrer les derniers espoirs des Verbist et écarter ainsi « le » concurrent de Viande de Liège au sud du pays ? « Je suis ici parce qu’on sait de moi que je suis plus à l’aise en milieu trouble », commente l’homme de la situation. Reprendre, spéculer, revendre, c’est son truc, dirait-on.

Étrange : le premier jour de sa mission au secours du beefsteak ardennais, Christian Kerkhofs semble dissipé. Avec des partenaires, il crée une société dans la construction ayant un pied-à-terre à Chypre (ce qui peut toujours servir pour des raisons fiscales).

Le manager de crise :

17 000 euros chaque mois sur un compte au Luxembourg.

Au printemps 2018, Kerkhofs inquiète d’un coup la Sogepa. L’intérimaire donne l’impression de lui échapper, de jouer sa carte personnelle, d’être récupéré par le clan Verbist qui a dénoncé par voie de presse un « vol d’entreprise » par les pouvoirs publics et qui s’accroche au marché wallon. En guise d’appât, Kerkhofs reçoit à l’époque un salaire mensuel de 17 000 euros sur son compte luxembourgeois. Mais ces efforts ne suffisent pas. En avril-mai 2019, les Verbist, à court de trésorerie, finissent par accepter une convention qui les met hors jeu pour dix ans à Bastogne et, au même moment, les affaires reprennent aux Abattoirs de Liège où de nouveaux tracas sanitaires semblent balayés d’un revers de la main.

Printemps 2019. Dans le zoning industriel de Bastogne, l’expert en fermetures Christian Kerkhofs est toujours en piste. Il devra faire des miracles pour ranimer la bête ou trouver un repreneur. Le site de production de viande tournant à 30 % de ses capacités ressemble à un camp retranché avec son double portique d’entrée et ses caméras à 360 degrés. Aussi protégé qu’une usine chimique. On n’y met pas un pied sans attirer l’attention du chef de la sécurité. Près de l’entrée, un camion fantôme portant l’étendard des Verbist d’Izegem paraît immobilisé pour des siècles. Plus d’un an après le scandale, le congélateur bastognard est toujours encombré par des tonnes de viande, d’une valeur de 4 millions d’euros, mises en quarantaine. Les gros clients belges, la grande distribution, ont filé. Les débouchés à l’exportation restent précaires. Peut-être cet abattoir très bien équipé mais déprécié par la crise finira-t-il par intéresser le pôle Viande de Liège, à l’étroit dans ses vétustes installations ?

Philippe Engels


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Une réponse à Le scandale de la viande, enquête de la revue «Médor»

  1. Nadine Sprangers dit :

    L’araignée a tissé sa toile dans tous les sens. Tous impliqués ! et je pense à Mr Ducarme qui tentait de nous faire peur, en parlant des communistes que sont les membres du PTB, sur RTL dimanche passé. N’a t’il pas été en Chine pour signer des accords, en vue de fourguer les indésirables de ces fameux abattoirs. La Chine, elle ne serait pas « un peu » communiste?

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