Adrien, agriculteur à Hondelange

Les projets d’extension du parc d’activité éonomiques de Weyler, 44 hectares de terres situés à cheval entre les communes d’Arlon et de Messancy, passent très mal du côté des agriculteurs et des habitants du village d’Hondelange. Une pétition a recueilli près de 400 signatures, et le long de la nationale 81, nous voyons des banderoles avec des slogans contre ce projet. Si les communes de Messancy et d’Arlon ont donné leur accord pour le lancement de la procédure de modification du plan de secteur, lors des études d’incidence, les riverains vont être vigilants. Adrien, agriculteur à Hondelange se demande pourquoi il faut sacrifier 44 hectares de bonne terre. Découvrez, ci-dessous son interview réalisée autour d’un barbecue .  

Où ça en est le projet pour le champ en face ?

En principe, l’étude d’incidences est en cours. Nous ne sommes pas informés, cela fait depuis fin 2013 que la procédure de l’article 42 bis est lancée. Le conseil communal d’Arlon a voté pour à l’unanimité, celui de Messancy a voté pour, à une petite majorité. En fait Idelux est demandeur pour changer le plan de secteur et c’est le conseil communal qui doit approuver.

Ce genre de procédure, cela s’appuie sur quoi au départ ?

C’est un article du CWATUPE, de l’aménagement du territoire.Pourquoi ici et pas là ?Parce que c’est une situation bien visible, près de l’autoroute et de la nationale. Si on y regarde de plus près, l’autoroute, ça ne roule plus et pareil pour la nationale, … Un argument c’est qu’ici ce sont des terres agricoles qui appartiennent à des privés, les terres agricoles coûtent chères à celui qui les exploite et doit en vivre mais c’est ce qui coûte le moins pour ce type de projet : c’est plat, ce n’est pas pollué comme la plupart des friches industrielles et autres, d’où pas besoin d’assainir. Cela devient en premier lieu une bonne opération immobilière pour le pouvoir expropriant qui profite de son droit d’exproprier pour acheter bon marché, revendre cher et réaliser une belle plus-value. Ces terrains sont aussi répartis entre petits propriétaires qui n’ont aucun pouvoir face à une procédure d’expropriation. Le plus dommageable et cela n’est même pas évoqué : les terres agricoles c’est notre ressource alimentaire, c’est notre garde-manger et celui des générations futures. Cela contribue à préserver une certaine indépendance alimentaire en Europe. Ici on joue au Monopoly, on spécule.

Pour autant que cela soit de l’intérêt public alors ?

Oui, l’intérêt public, on le justifie par la création d’emplois. La création d’emplois est une priorité du gouvernement wallon donc l’emploi est d’intérêt public, cela fait du sens. Mais quand on y regarde de plus près, le garage qui vient là part de Messancy, ce n’est pas une création d’emplois, c’est un déplacement d’emplois. Quand on voit ce qui est encore disponible sur les anciens zonings, ou qui se vide, on peut se poser des questions sur la nécessité de saccager nos campagnes… Le problème de l’emploi est bien plus complexe, s’il suffisait de mobiliser du territoire pour donner du travail il ne devrait plus y avoir un seul chômeur en Belgique. Quand on regarde en France, à l’entrée et à la sortie de chaque ville on trouve un zoning et des paysages dénaturés. Est-ce que pour autant la France a résolu le problème de l’emploi ? Non, ils semblent même avoir bien plus de problèmes que nous. On peut même se demander si certaines activités favorisées par les zonings ne détruisent pas de l’emploi : ils favorisent l’arrivée de grands groupes internationaux au détriment de l’activité locale, embauchent à des conditions précaires, tirent tous les avantages et subventions possibles, c’est-à-dire vident les caisses de l’état ou de la région, utilisent tout ce qui est possible pour payer un minimum d’impôts dans le pays, et lorsque les chiffres n’atteignent pas la rentabilité fixée quelque part ailleurs, s’en vont en laissant derrière eux de nouvelles friches. Je crois que l’on ne peut créer durablement des emplois que si l’on parvient réellement à créer de la valeur, ou si l’on a des ressources naturelles. Si demain l’on trouve du pétrole en Wallonie, le problème de l’emploi sera réglé. Mais les seules ressources naturelles que l’on a en Wallonie ce sont nos sols fertiles, la forêt et l’eau,… Un autre aspect qui n’est jamais trop évoqué c’est l’inadéquation entre l’offre d’emplois et la demande. Il y aurait en Belgique 100 000 emplois non pourvus car les qualifications demandées ne sont pas disponibles. Par exemple en Wallonie on manque de 200 mécaniciens agricoles. C’est un problème qui est loin d’être simple et qui ne se solutionnera pas par la création de zonings. Tel qu’ils sont prévus ils sacrifient une ressource naturelle, détruisent de l’emploi direct en agriculture et indirectement dans le secteur agroalimentaire qui transforme et valorise les productions locales.
Et au niveau des procédures pour le zoning, c’est terminé ?

Non, maintenant, on en est à l’étude d’incidences, dans le cheminement normal. Le gouvernement wallon a simplifié les procédures pour aller plus vite. Une fois l’étude d’incidences terminée le Gouvernement Wallon votera un arrêté définitif de modification du plan de secteur et puis ce sera l’expropriation.Autour
de toi, y a-t-il un collectif, un groupe ?
Nous sommes quelques-uns, nous avons déjà manifesté au conseil communal, nous étions plus de 100 personnes. L’année passée nous étions à la foire de Libramont pour interpeller les gens, il y a eu des articles dans les journaux, mais tout cela n’a aucun poids.

Qu’est-ce que vous proposez ?

Dans la Province de Luxembourg, il y a 52 % de forêts, 15 % sont urbanisés (l’habitat, l’activité économique, les routes…) et 33 % sont occupés par l’agriculture. Dans ces 33 % seulement sur 5 % ont peut pratiquer de la culture, ce sont les meilleures terres. Il faut savoir que la province de Luxembourg est une région pauvre sur le plan agricole, la plupart des surfaces n’autorisent que la prairie, ce sont généralement des terrains en pente, des fonds mouillés, des sols peu profonds ou rocailleux. Les bonnes terres de culture constituent une ressource rare dans la province qu’il faut préserver. Ces terres permettent la culture de céréales, de pommes de terre,.. et ont un potentiel nourricier bien plus élevé qu’une prairie. Lorsque l’on regarde les 45 ha que l’on veut bétonner ici, ils sont constitués à plus de 80 % de bonnes terres de culture, c’est donc cette ressource rare que l’on n’hésite pas à sacrifier. Le paradoxe c’est qu’il y a 10 000 hectares de friches industrielles et autres en Wallonie. Dans la région nous avons à Stockem les anciens ateliers du chemin de fer, l’ancienne gare de triage, à Musson le site de l’ancienne usine, mais aussi d’anciennes carrières de sable, par exemple à Schoppach en face d’Idélux, ce terrain de plus de 20 ha est la propriété de la ville d’Arlon, il a été proposé gratuitement par la ville pour y construire le nouvel hôpital qui fait l’objet de tant de polémiques. L’hôpital ne se fera pas là, alors pourquoi ne pas y faire le zoning, c’est aussi situé en bordure d’autoroute. On peut encore citer les terrains à proximité du parc de l’hydrion qui sont également constitués de terres sablonneuses, impropres à la culture? Il y a aussi le camp militaire du Lagland de 2 400 ha, traversé par l’autoroute et également situé sur des sols impropres à la culture. Ne serait-il pas possible d’y consacrer quelques hectares à la création d’emplois? Ce ne sont que quelques exemples qui illustrent bien l’incohérence que l’on vit. Il y a bien des solutions mais il faut le vouloir.

Pour toi, c’est une perte d’exploitation mais ce qu’ils veulent te payer va tout compenser ?

Quand on parle de la terre, c’est-à-dire de l’approvisionnement en nourriture, c’est comme quand on parle de l’air que l’on respire où de l’eau que l’on boit. Quand on parle de ces choses-là, on ne peut pas raisonner en termes purement économiques, on voit très bien aujourd’hui les limites du tout économique qui est de plus en plus courtermiste, qui crée de plus en plus de précarité qui n’offre plus de perspective aux jeunes. Quand on parle de terre, on parle d’une ressource pérenne limitée, non extensible qu’il convient de préserver pour les générations futures. On est dans une perspective à très long terme, sur du vrai durable. Bétonner 45 ha de bonnes terres est quelque chose d’irréversible, dire que l’on compense est un leurre, c’est remplacer quelque chose qui a traversé les temps, qui n’est pas renouvelable par quelque chose d’éphémère. Faire l’amalgame de tout cela c’est comme payer quelqu’un pour qu’il arrête de s’alimenter et trouver cela normal. Cela illustre bien une caractéristique de notre époque où l’on ne fait plus la distinction entre ce qui relève de nos besoins vitaux et ce qui relève de nos désirs. En une génération on est passé d’une économie basée sur les besoins à une économie de consommation désirante. Pour s’en convaincre, il suffit de voir ce que l’on nous propose sur les panneaux publicitaires qui bordent nos routes. De façon paradoxale, ceux qui sont à la base de nos besoins vitaux sont de plus en plus réduits à une forme d’esclavagisme moderne où leurs revenus sont inversement proportionnels aux exigences toujours en augmentation alors que des secteurs qui stimulent la consommation de biens éphémères non essentiels se portent plutôt bien. Le futile a mis l’utile dans le coin. L’analogie avec la création de ce zoning est évidente..  
Mais on parle d’excédents alimentaires en tout, je ne comprends pas

En 2050, on sera 9 milliards, il faudra faire avec la fin des énergies fossiles et des engrais chimiques qui y sont liés, les pesticides sont aussi entrain de montrer leurs limites. On parle aujourd’hui d’excédents sans tenir compte des 800 millions d’êtres humains qui vivent sous alimentés, c’est indécent. Le modèle des 30 dernières années est à bout de souffle, il faudra trouver autre chose, d’où la montée du bio et de formes alternatives de production. Il faudra produire avec moins d’intrants, moins d’énergies, moins de ressources. La terre deviendra bien plus essentielle qu’aujourd’hui. Les grandes nations comme la Chine l’ont très bien compris et achètent massivement des terres en Afrique pour assurer leur autonomie alimentaire. Des multinationales font de même dans les pays de l’est ou en Amérique du Sud mais à des fins spéculatives. Ici l’on se rend de plus en plus dépendant en sacrifiant nos ressources, la Belgique perd 12ha de terre par jour, la France 200. Actuellement, l’Europe importe en termes nets pour son alimentation l’équivalent du territoire agricole allemand.  Nous sommes dépendants pour notre énergie fossile, cela nous a amené à connaître des dimanches sans voiture, de cela on peut s’en accommoder. Nous pourrions aussi connaître des dimanches sans manger.

Mais
nos responsables politiques ne se rendent pas compte de cela ?

On vit un peu dans une configuration comme avant la révolution française : il y avait le roi, sa cour et tous ceux qui vivaient au château avec des privilèges plus ou moins grands. Les riches, le clergé, la noblesse ne payaient pas d’impôts, l’impôt c’était pour les pauvres, pour le peuple, ceux qui étaient en dehors du monde des privilèges, pour éviter qu’ils ne deviennent riches. Il y avait bien des rivalités, des querelles au château mais rien qui ne puisse remettre en question ce système où chaque privilégié avait quelque chose à perdre et se gardait bien de faire des brèches dans les murs. Aujourd’hui c’est un peu pareil mais plus insidieux, difficile d’identifier un responsable, une tête à couper, nos dirigeants élus démocratiquement ou pas élus mais dirigeant quand même passent leurs journées à se rendre bien sympathiques, les riches ne se cachent plus derrières les murs du château mais derrière des noms de sociétés pour ne pas payer d’impôts, quand on n’est pas très riche ni élu mais que l’on connaît quelqu’un qui est riche ou élu on peut se faire engager dans une intercommunale pour bénéficier malgré tout de privilèges tout en ayant l’obligation de ponctionner de manière déguisée dans les ressources du peuple pour financer ses privilèges, et quand on est pas tout cela on est le peuple, on travaille on paie ses impôts pour permettre à la cour de fonctionner mais on a le droit de voter pour les gens de la cour, un peu comme dans un jeu où l’on vote les places à table mais finalement les personnes qui se servent au buffet sont toujours les mêmes.

 Article 42 bis du CWATUPE qui en compte 668. (371 pages dans sa version du 29 décembre 2014)
(Art. 42 bis. Par dérogation à l’article 42, la révision du plan de secteur peut être décidée par le Gouvernement à la demande adressée par envoi par une personne physique ou morale, privée ou publique lorsqu’elle porte sur l’inscription d’une zone d’activité économique ou d’activité économique spécifique ou d’une zone d’extraction (ou lorsqu’elle porte sur l’inscription du tracé d’une principale infrastructure de transport [de] fluides ou d’énergie, ou du périmètre de réservation qui en tient lieu. – Décret du 30 avril 2009, art. 26, 1°). La demande est accompagnée d’un dossier de base comprenant : 1° la justification au regard de l’article 1er ; 2° le périmètre concerné ; 3° la situation existant de fait et de droit ;CWATUPE – version du 29 décembre 2014 51 4° un rapport justificatif des projets alternatifs examinés et non retenus, compte tenu notamment de la localisation du projet, de son voisinage et de l’accessibilité des sites retenus ; 5° une ou plusieurs propositions d’avant-projet établies au 1/10.000e ; 6° les éventuelles prescriptions supplémentaires. Préalablement à l’envoi au Gouvernement, la demande, accompagnée du dossier, fait l’objet, à l’initiative de la personne visée à l’alinéa 1er, d’une information du public conformément (aux articles D.29-5 et D.29-6 – Décret du 8 mai 2008, art. 6) du Livre Ier du Code de l’environnement. Au moins quinze jours avant l’information du public, la demande est adressée, par envoi, au conseil communal qui transmet son avis à la personne visée à l’alinéa 1er dans les soixante jours. Passé ce délai, l’avis est réputé favorable. L’envoi au Gouvernement comprend l’avis reçu du conseil communal. (Lorsqu’il est envisagé de faire application de l’article 44, alinéa 4, les renseignements visés par le décret du 11 mars 2004 relatif aux infrastructures d’accueil des activités économiques sont joints au projet de plan – Décret du 30 avril 2009, art. 26, 2°). Dans les soixante jours de la réception de la demande et du dossier de base, le Gouvernement adopte un avant-projet. A défaut de l’envoi de l’arrêté du Gouvernement au demandeur, celui-ci peut, par envoi, adresser un rappel au Gouvernement. Si, à l’expiration d’un nouveau délai de trente jours prenant cours à la date de l’envoi contenant le rappel, le demandeur n’a pas reçu l’arrêté du Gouvernement, la demande est réputée refusée. Lorsqu’il adopte l’avant-projet, le Gouvernement fixe, dans les soixante jours et dans le respect de l’article 42, l’ampleur et le degré de précisions de l’étude des incidences que fait réaliser le demandeur. A cette fin, le demandeur choisit parmi les personnes agréées en vertu du présent Code et du Livre Ier du Code de l’environnement relatif à l’évaluation des incidences sur l’environnement la personne physique ou morale, privée ou publique qu’il charge de la réalisation de l’étude. Il notifie immédiatement son choix par envoi au Gouvernement. Celui-ci dispose de quinze jours à dater de la réception de l’envoi pour récuser la personne choisie. Lorsqu’il adopte l’avant-projet, le Gouvernement propose les compensations visées à l’article 46, § 1er, alinéa 2, 3°. Le Gouvernement informe régulièrement la commission régionale de l’évolution des études préalables et lui en communique les résultats. La commission peut à tout moment formuler ou présenter les suggestions qu’elle juge utiles. L’étude d’incidences est transmise au Gouvernement – Décret du 20 septembre 2007, art. 6 )
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